C'est drôle.
Pendant toute la première partie, je me suis demandée pourquoi ce livre avait eu tant de succès.
J'en ai trouvé la lecture plutôt laborieuse. Toutes les phrases sont très courtes. Sujet-verbe-complément et quelques adjectifs. Sur le coup, je l'ai trouvé très différent de La Peste. J'avais plutôt l'impression de lire un second livre de Jersy Kosinsky, après avoir lu La Présence.
J'en trouvais la construction semblable, le personnage semblable : simple, vivant l'instant, ne se préoccupant pas du futur, ou de ce qui pourrait arriver. Un personnage qui vit dans l'acceptation de tout ce qui arrive dans la minute qui vient.
De manière générale, j'apprécie ce genre de narration. Mais que ce soit TOUTES les phrases construites de la sortes, et pour dire si peu de choses, cela hâchait ma lecture en menus morceaux.
Mais dès les premières pages, j'admets que les thèmes principaux de l'oeuvre sont éclatants, limpides comme de l'eau de roche :
- la lumière : éblouissante, aveuglante, transperçante.
On ressent à travers la narration la puissance de cette lumière, tranchante comme un couperet, une lumière si forte qu'elle en est blanche. La lumière pure et vraie, toute dans la chaleur qu'elle dégage.
-la fatigue : prégnante dans les trois parties du livres
Le narrateur semble toujours fatigué. De manque de sommeil, tout d'abord. Puis, fatigue liée à la chaleur, mais aussi aux questions qui n'ont pour lui pas de sens. Il semble qu'il soit, davantage que fatigué, las ou ennuyé. Comme s'il n'était pas à sa place dans ce monde, comme s'il recherchait quelque chose, sans savoir quoi, ni même savoir qu'il cherche.
On sent dès les premières pages que le personnage est extrêmement sensible : il perçoit. Tout : les couleurs, les odeurs, le goût, le toucher. Et cette fatigue, cette lassitude est comme la conséquence de ce qu'il est harassé par ce qui se trouve autour de lui, que ce soit la chaleur, la lumière, ou des odeurs.
- les couleurs : blanc, bleu et vert.
Ces couleurs reviennent souvent dans l'oeuvre, surtout dans le premier et le second chapitre.
Blanc, bleu et vert. Les couleurs méditerranéennes. Les couleurs du sud, de la mer et de ses abords, les couleurs de la chaleur et de la forme qu'en prend la sécheresse : il fait chaud, très chaud, et pourtant, ici et là, des pointes de verdures qui donnent à la ville, aux alentours, leurs raisons d'exister et d'être habités.
J'ai apprécié cette première partie qu'en lisant la seconde.
La seconde section du livre est du pur génie. On est avec le narrateur. On ressent sa souffrance "à cause du soleil", comme il dira à la fin, et qu'on ne prendra pas au sérieux.
Il se trouve que j'ai habité dans un pays particulièrement chaud. Un pays du Machreq.
Et je ne suis pas surprise de trouver cette explication à la cause du drame qui surviendra.
Un drame tout compte fait simple. Sans préméditation, sans regrets. Une vie supprimée pour une raison qui n'en est pas une. Une vie supprimée sans que l'on en éprouve une quelconque émotion. Ce n'est pas un meutre, c'est un fait. Un fait malheureux, mais qui ne change pas la face du monde. C'est ainsi que le drame est décrit, ou du moins, la façon dont je le ressens.
Je reviens à l'histoire du soleil. Tout est de sa faute, et Albert Camus, dans ses phrases frugales, parvient à rendre ce fait évident. On n'éprouve pas de compassion ou d'horreur face au geste du narrateur. On voit à distance. On ne juge pas. On prend note. Et on passe à la phrase, au paragraphe suivant. On suit le narrateur à la trace, avec détachement, peut-être aussi un soupçon de curiosité, voir comment cela va se terminer. Et l'on est surpris que la suite aille si loin, parce qu'en effet, tout compte fait, il s'agissait d'un mauvais geste, au mauvais moment, pour une drôle de raison.
C'est dans la troisième et dernière partie que mon rapport au narrateur a évolué vers une forme de compassion.
Personne ne le comprends. Tout le monde fait des suppositions absurdes. Du type ''c'est normal'' ou ''ce n'est pas normal''. Ce n'est pas normal qu'il ne pleure pas à la mort de sa mère. Ah bon ? Qui dit qu'on est obligé de pleurer à un enterrement ? Qui dit que l'absence de larmes est une marque d'absence de tristesse ?
Moi-même, je n'ai jamais pleuré à un enterrement. ''Ca'' ne vient pas. Je pleure avant, ou alors après (voir même plusieurs jours après). Mais pendant, jamais.
J'admets que cela m'a toujours gênée, vis-à-vis des ''autres''. Mais tout compte fait, chacun vit sa tristesse comme il est.
Lui, le narrateur, a ses raisons de n'avoir pas pleuré. Il le dit. Mais, aux yeux de la société, ce qu'il dit est absurde. Ce ne sont pas de ''vraies'' raisons.
Et voilà la troisième partie : on assiste à un procès, que tout le monde prend au sérieux, de façon démesurée, absurde, typiquement ''adultesque'' : on pense comprendre, mais on ne comprend rien. On écoute sans écouter, on entend que ce que l'on veut entendre. On juge selon sa propre vision des choses, sans chercher à comprendre l'autre. On fait semblant que si, mais en fait non. Et en cela, cette troisième partie fait écho au livre La Présence.
C'est fou ce que l'adulte est détestable, dans ces circonstances.
J'ai noté ci-dessous des extraits qui m'ont plu.
(En parlant d'une voiture-corbillard) : Vernie, oblongue et brillante, elle faisait penser à un plumier.
Le ciel était déjà plein de soleil.
Tout cela, le soleil, l'odeur de cuir et de crottin de la voiture, cellle du vernis et celle de l'encens, la fatigue d'une nuit d'insomnie, me troublait le regard et les idées.
[...] la terre couleur de sang qui roulait sur la bière de maman, la chair blanche des racines qui s'y mêmaient, encore du monde, des voix, le village, l'attente devant un café, l'incessant ronflement du moteur, et ma joie quand l'autobus est entré dans le nid de lumières d'Alger [...].
Quand Raymond m'a donné son révolver, le soleil a glissé dessus.
C'était le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues.
Comme je n'avais rien à faire, je suis sorti aussi et je l'ai suivie un moment.
Il m'ennuyait un peu, mais je n'avais rien à faire et je n'avais pas sommeil.
Mais tout cela, au fond, n'avait pas grande utilité et j'y ai renoncé par paresse.
Plus tard, j'ai comprs que cela faisait partie de la punition. Mais à ce moment-là, je m'étais habitué à ne plus fumer et cette punition n'en était plus une pour moi.
J'ai fini par ne plus m'ennuyer du tout à parti de l'instant où j'ai appris à me souvenir. [...] J'ai compris alors qu'un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s'ennuyer.
Mon sort se réglait sans qu'on prenne mon avis.
Moi j'écoutais et j'entendais qu'on me jugeait intelligent. Mais je ne comprenais pas bien comment les qualités d'un homme ordinaire pouvaient devenir des charges écrasantes contre un coupable.
De grosses larmes d'énervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais, à cause des rides, elles ne s'écoulaient pas. Elles s'étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d'eau sur ce visage détruit.
Selon lui, sa vraie maladie, c'était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas.
[...] une petit bonhomme qui ressemblait à une belette engraissée.
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